Les sanctions européennes contre la Russie : utiles ou futiles ?
Une division profonde entre deux puissances majeures, dont l’affrontement diplomatique et économique redessine les équilibres internationaux (drapeau russe par Elionas2, drapeau européen par Chickenonline, photo de la fissure par Irene B.)
Le 24 février 2022, la Russie entame une invasion massive de l’Ukraine. Le monde est secoué, chaque puissance doit se positionner dans ce conflit capital. Pour l’Occident, l’hésitation n’est que de courte durée : il est capital de lutter contre la puissance russe pour préserver la sécurité de l’Europe mais également la paix mondiale.
A défaut de prendre les armes, de nombreux pays s’attaquent au nerf de la guerre : l’économie. Alors, l’Union européenne ainsi que notamment les
Etats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni proclament une série de sanctions économiques parmi d’autres sanctions diplomatiques. Le but affiché est clair : maximiser la pression
sur la Russie en utilisant tous les outils disponibles pour réduire sa capacité à mener sa guerre d’agression illégale. Il est d’ailleurs à noter que de telles restrictions ont également
été établies à l’encontre de pays ayant exprimé leur soutien à la Russie dans cette invasion tels que la Biélorussie ou encore l’Iran.
Mais, après presque 4 ans de guerre, peut-on dire que l’objectif a été atteint ?
Dès l’annexion de la Crimée en 2014, la Russie subit des sanctions économiques de la part des pays occidentaux, mais elles peuvent sembler dérisoires face aux nouvelles sanctions
prononcées dès 2022 par ces mêmes pays. Embargos sur le charbon et l’essentiel du pétrole russe, embargo sur son or, gel des avoirs de la Banque centrale russe hors de Russie, fermeture de
l’espace aérien et des ports européens à son aviation et sa flotte, interdiction d’y exporter des moteurs de drones, des semi-conducteurs ou encore des armes et équipements militaires :
tant de mesures parmi d’autres visant à geler l’économie russe dans l’espoir de forcer le pays à arrêter cette guerre jugée comme illégale par une grande partie de la communauté
internationale. Mais, voilà bientôt 4 ans que cette guerre dure et que la Russie tient son front, tant militaire qu’économique. C’est pour cela que, le 23 octobre 2025, l’Union européenne
adopte, dans le cadre du 19e paquet de sanctions depuis l’invasion, de nouvelles mesures restrictives.
C’est alors la première fois que les Européens ciblent directement le gaz russe : ils interdisent les contrats à court terme pour le gaz naturel liquéfié russe (GNL) à partir d’avril 2026
puis ceux à long terme à partir de janvier 2027, et, entre autres, interdisent également les importations d’une variante du gaz de pétrole liquéfié afin de combattre les contournements possibles
des restrictions.
Quels effets sur l’économie russe ? Son commerce extérieur s’en trouve fortement éprouvé car, par rapport aux volumes d’exportations et d’importations de 2021, 54 % des exportations et
58 % des importations sont désormais sous embargo, soit un total de plus de 143 milliards d’euros de valeurs d’échange en moins, selon les chiffres estimés par l’Europe. De plus,
210 milliards d’euros d’avoirs de la Banque centrale de Russie sont actuellement bloqués dans l’Union européenne, et, le 21 mai 2024, le Conseil adapte le cadre juridique afin de faire
en sorte que les recettes exceptionnelles générées par l'immobilisation des avoirs puissent être utilisées pour soutenir l'Ukraine. Ces sanctions, bien que régulièrement révisées, sont louées
par les Européens, Ursula Von der Leyen déclare avec confiance : « nos sanctions affectent gravement l’économie russe (…) et l’économie de guerre de la Russie, qui est en surchauffe,
atteint ses limites ».
Or, si la chute des recettes en provenance des pays imposant des sanctions est indéniable, la Russie ne s’en est pas pour autant retrouvée isolée tant commercialement que diplomatiquement. En
effet, le CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales) remarque une augmentation de 58 % des importations en provenance d’autres pays, dont principalement de
Chine. Ainsi, un tiers des produits sanctionnés par l’Europe a été entièrement compensé par d’autres fournisseurs, cette proportion atteint même les deux tiers concernant les technologies avancées
alors exploitées par l’armée russe sur le front ukrainien. Or, si ce contournement des sanctions a permis à la Russie de continuer à se procurer les biens en question, cela ne signifie pas pour
autant que les sanctions ont été inefficaces : le coût pour la Russie reste notoire. En effet, depuis la guerre, le prix des importations russes, toutes origines confondues, a augmenté de
13 % par rapport à la moyenne mondiale.
De plus, les nouveaux fournisseurs de la Russie exportent en majorité des produits de moindre qualité comparés aux pays imposant des sanctions. Ainsi, les restrictions occidentales à l’exportation
ont donc atteint un de leurs objectifs en rendant l’approvisionnement de la Russie en biens stratégiques non seulement plus difficile et plus coûteux, mais aussi de moins bonne qualité. Les
performances de l’économie russe défient pourtant les prédictions : excédent commercial et faible déficit public, mais l’inflation se stabilise aujourd’hui à un niveau non négligeable :
10 % en 2025. Si la hausse des dépenses militaires et la pénurie de main-d’œuvre expliquent une partie de cette augmentation, les sanctions économiques contribuent également à nourrir cette
hausse du niveau général des prix, affectant le pouvoir d’achat des Russes et ainsi la consommation intérieure, fragilisant le développement de son économie sur le long terme.
En effet, Vladimir Poutine lui-même a évoqué ces fragilités lors de son bilan de l’année 2025, bien qu’il n’hésite pas à présenter le ralentissement récent de l’économie comme une « mesure
délibérée du gouvernement russe pour réduire l’inflation ».
De plus, il est à noter que ses ambitions économiques en Afrique tardent à se concrétiser : ses échanges notamment avec l’Egypte sont peu diversifiés et restent mineurs face aux échanges avec
d’autres puissances notamment occidentales, et ce, en partie à cause des sanctions. Effectivement, les sanctions européennes viennent entraver plusieurs projets dans les domaines liniers et des
hydrocarbures.
Que retenir des sanctions économiques contre la Russie ? Leur effet est bien réel : elles impactent son commerce, surtout extérieur, aggravent son inflation, et compliquent son approvisionnement
en biens stratégiques. Toutefois, la Russie maintient relativement bien son économie et développe plus que jamais ses relations commerciales avec la Chine afin de contourner ces sanctions et poursuivre
la guerre.
Il est tout de même à noter que ces sanctions n’ont pas seulement des conséquences sur la Russie, elles impactent également les pays les plus dépendants du gaz russe. On peut citer la Slovaquie ou encore
la Hongrie où les prix se sont envolés, modifiant la qualité de vie de leurs citoyens.
Ces dernières semaines, d’autres limites à ces sanctions et au soutien qu’elles apportent à l’Ukraine se sont profilées : les affaires de corruption au sein du gouvernement de Zelenskyy. Kyiv et
l’Europe avaient montré jusque-là un front soudé, unité alors fissurée par une possible perte de confiance. Si la paix entre la Russie et l’Ukraine semble imminente aux yeux de beaucoup, ce n’est
pas encore la fin des tensions des puissances s’opposant à Moscou. Une lutte tant économique que diplomatique.
SOURCES :
•Guerre menée par la Russie contre l'Ukraine : Sanctions de l'UE - Conseil de l'Union européenne
•Déclaration de la présidente von der Leyen sur le 19e train de sanctions contre la Russie - Commission européenne
•Guerre contre l'Ukraine : l'UE adopte la 19e série de sanctions contre la Russie - Vie publique
•Sanctions : un contournement coûteux pour la Russie - CEPII
•Les sanctions contre la Russie sont-elles efficaces ? - Radio France
•Sanctions contre la Russie : peut-on gagner la guerre économique ? - IFRI
•L’inutilité des sanctions contre la Russie - L'actualité
•Guerre en Ukraine : quelles sanctions de l'Union européenne contre la Russie ? - Toute l'Europe
•Quels pays européens dépendent le plus du gaz russe ? - Toute l'Europe
•Commerce : malgré ses efforts, la Russie reste encore un nain sur le marché africain - Les Echos